plumencre :: "Dieu habite à Bangoulap" de Marcel Njanke - Une lecture de Landry Ngassa

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Mesdames et messieurs, immense est la joie qui m’habite en cet après-midi de partager avec vous les tubercules récoltés au champ de l’auteur qui est le centre d’intérêt de cette autre édition de notre rendez-vous mensuel autour de la littérature. Kemadjou Njanke Marcel, compte aujourd’hui parmi les voix de plus en plus imposantes de la scène littéraire camerounaise. Il est commerçant, agriculteur, promoteur du Festival international de poésie 3V, chroniqueur au mensuel Mosaïques et auteurs de plus d’une dizaine de livres parmi lesquels "Les femmes mariées mangent déjà le gésier" et notamment "Dieu habite à Bangoulap".

Dieu habite à Bangoulap, est une œuvre publiée à Douala en juin 2016 aux éditions Livre ouvert dans la collection Oralitté. Ne cherchez pas à classer cette œuvre dans les rayons des genres littéraires classiques comme le théâtre, la poésie, encore moins le roman ou la nouvelle, mais plutôt au sein de ce qu’il convient désormais d’appeler le Racontage. Les racontages, comme le pense Kemadjou Njanke Marcel, « sont une réécriture du temps présent trempé et éprouvé par notre sage ancestralité sans temps et sans bordures… C’est pourquoi ils sont langage intérieur cuisiné dans la marmite de la couleur locale ».

Au fil des pages de Dieu habite à Bangoulap, le lecteur est transporté dans un voyage à travers une pluralité de voix conduisant à des voies multiples. Les racontages, tels qu’ils se manifestent dans cette œuvre séduisent par leur caractère polyphonique. Le narrateur unique n’est plus le seul point de repère qui impulse un sens bien défini à l’histoire, il est substitué ici par une foule d’instances narratives qui donnent des directions différentes, parfois contradictoires et complémentaires. Cette pluralité de points de vue, permet donc au lecteur de se construire lui-même sa propre idée de ce texte. Dieu habite à Bangoulap se présente ainsi à nos yeux comme la mise en scène d’une succession de plaidoiries de témoins de l’histoire racontée entre les lignes des 246 pages de ce livre.

Cette multiplicité de voix rencontrées se traduit aussi par le registre de la langue. Le vocabulaire employé par chaque raconteur est fonction de son identité, de sa vision du monde, de sa lecture des évènements et de ses intérêts particuliers, car par la confrontation de voix diverses, l’on s’aperçoit tout de suite des égoïsmes plus ou moins inconscients des différents raconteurs. Ainsi, le lecteur de ce livre entend à chaque fois des voix différentes dans sa tête. Ce trait typique ressort la particularité et le plaisir que l’on ressent en lisant les racontages.

Dieu habite à Bangoulap est aussi un voyage à travers différents espaces qui traduisent le référent spatial à partir duquel le racontage est produit. C’est ainsi que les pages du livre nous conduisent à Foumbot, à Dschang, à Douala, et évidemment à Bangoulap. Bangoulap, qui est le carrefour vers lequel convergent tous les racontages et tous les raconteurs. D’ailleurs, Dieu n’habite-t-il pas à Bangoulap ?

La langue rencontrée dans cet ouvrage est un mélange savamment dosé et réussi. Elle porte dans ses veines l’empreinte d’une profondeur véritable de la maitrise de l’art poétique issue de l’oralité de la culture bamiléké. Sa compréhension nécessite à cet effet une certaine connaissance de cet univers culturel, de sa façon particulière de penser la réalité, de ses us et coutumes. À la question de savoir en quelle langue est écrite Dieu habite à Bagoulap, tout lecteur avisé vous répondra sans hésiter que cette œuvre n’est pas en français. Elle est la traduction littérale de la première langue de socialisation de son auteur.

Ainsi, la langue est celle que nous entendons tous les jours dans nos maisons, dans la rue, au marché, bref, c’est la langue spontanée qui ne s’encombre pas du respect de la syntaxe rigoureuse du français, mais dont le seul but est l’expression de la réalité dans la stricte fidélité de l’esprit de la culture de chaque raconteur.

Dieu habite à Bangoulap est une mosaïque de proverbes, d’expressions idiomatiques, de pratiques langagières propres, dont la traduction ne tient pas compte du français. Dieu habite à Bangoulap est en soi une école de l’écriture de notre culture. Cette œuvre est un musée qui conserve l’ancestralité et la vision du monde selon nos origines, et ceci dans un monde de plus en plus tourné vers l’extérieur.

Les racontages revêtent un charme nouveau, une perspective tout à fait singulière de la narration. Ils offrent cette liberté de construction de sens, de jugement personnel, de conclusion pas du tout préfabriquée par l’auteur et son narrateur tentant de donner. Le lecteur des racontages est pour moi le président de tribunal devant qui défile une suite de narrateurs leur version des faits. Les racontages de Kemadjou Njanke Marcel, tels qu’ils se traduisent dans cette œuvre, sont le fruit de son vécu, de son éducation, de sa connaissance et de la maitrise de la langue et de la culture qu’ils dessinent en arrière-plan.

C’est dire que des racontages écrits par d’autres auteurs constitueraient un nouvel arrêt devant l’orientation, la définition et la construction de ce nouveau champ de la littérature, car l'écriture c’est d’une part traduire la perception de la réalité en fonction du background culturel et historique personnel et collectif, et d’autre part, c’est participer au débat sur l’écriture et la littérature.

Que dire ? Vous avez devant vous l’auteur de Dieu habite à Bangoulap et mieux encore, le créateur des racontages. Il n’y a certainement pas meilleure voix pour vous tracer la voie de cette œuvre et du genre dans lequel elle s’inscrit.

Je vous souhaite donc une bonne dégustation de ce plat artistique aux côtés de son cuisinier. Merci !

 

Landry Ngassa (Cameroun)

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