plumencre :: bonnes feuilles de la semaine - L'aventure ambigüe de C. Hamidou Kane

L aventure ambigue

  • L’aventure ambigüe
  • CHEIKH HAMIDOU KANE
  •  Union générale d’Editions, 1993
  • pp.10-18

- Gens du Diallobé, dit-elle au milieu d’un grand silence, je vous salue.

Une rumeur diffuse et puissante lui répondit. Elle poursuivit.

- J’ai fait une chose qui ne nous plait pas, et qui n’est pas dans nos coutumes. J’ai demandé aux femmes de venir aujourd’hui à cette rencontre. Nous autres Diallobé, nous détestons cela, et à juste titre, car nous pensons que la femme doit rester au foyer. Mais de plus en plus nous aurons à faire des choses que nous détestons, et qui ne sont pas dans nos coutumes. C’est pour nous exhorter à faire une de ces choses que j’ai demandé de vous rencontrer aujourd’hui.

« Je viens vous dire ceci : moi, Grande Royale, je n’aime pas l’école étrangère. Je la déteste. Mon avis est qu’il faut y envoyer nos enfants cependant. »

Il y eut un murmure. La Grande Royale attendit qu’il eût expiré, et calmement poursuivit.

- Je dois vous dire ceci : ni mon frère, votre chef, ni le maitre des Diallobé n’ont encore pris parti. Ils cherchent la vérité. Ils ont raison. Quant à moi, je suis comme ton bébé, Coumba (elle désignait l’enfant à l’attention générale). Regardez-le. Il apprend à marcher. Il ne sait pas où il va. Il sent seulement qu’il faut qu’il lève un pied et le mette devant, puis qu’il lève l’autre et le mette devant le premier.

La Grande Royale se tourna vers un autre point de l’assistance.

- Hier, Ardo Diallobé, vous me disiez : « La parole se suspend mais la vie, elle, ne se suspend pas. » C’est très vrai. Voyez le bébé de Coumba.

L’assistance demeurait immobile, comme pétrifiée. La Grande Royale seule bougeait. Elle était au centre de l’assistance, comme la graine dans la gousse.

- L’école où je pousse nos enfants tuera en eux ce qu’aujourd’hui nous aimons et conservons avec soin, à juste titre. Peut-être notre souvenir lui-même mourra-t-il en eux. Quand ils nous reviendront de l’école, il en est qui ne nous reconnaîtront pas. Ce que je propose c’est que nous acceptions de mourir en nos enfants et que les étrangers qui nous ont défaits prennent en eux toute la place que nous aurons laissée libre.

Elle se tut encore, bien qu’aucun murmure ne l’eût interrompue. Samba Diallo perçut qu’on reniflait prés de lui. Il leva la tête et vit deux grosses larmes couler le long du rude visage du maître des forgerons.

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