avec la congolaise Liss Kihindou

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J'ai tendu mon microphone à l'écrivaine congolaise Liss Kihindou. Elle nous parle ici de ses publications dont son roman "Chêne de bambou". N.B: Cet entretien est paru dans le Magazine littéraire "CLIJEC, le Mag'" en Octobre 2015.


 

Ulrich Talla Wamba : Liss Kihindou - Lounda Inès Stella Sandrine. Quelle appellation préférez-vous ?

Liss Kihindou: Ce n’est pas que j’ai une préférence, mais, en fonction du milieu, chacun m’appelle tel qu’il ou elle me connaît. Ainsi, dans le milieu littéraire et pour les amis avec lesquels j’ai lié connaissance par le biais de la littérature, c’est Liss, dans le milieu professionnel, c’est Inès, et pour la famille et certains amis, connus bien avant que le pseudonyme de Liss soit mis en avant dans mes livres, c’est Sandrine. En fait je dirais qu’avec « Liss Kihindou », tout est dit, car LISS reprend tous mes prénoms précédés de mon nom patronyme, c’est-à-dire le nom de mon père (Lounda Inès Stella Sandrine), et accolé à mon nom d’épouse, Kihindou, toute mon identité est livrée !

Quel mystère se cache derrière le nom « Kihindou » ?

Il n’y a pas de mystère, comme je viens de le dire, c’est mon nom d’épouse, que je suis fière de porter car j’ai la chance d’avoir un époux qui m’encourage à poursuivre le chemin que j’ai entamé dans la littérature, qui m’accompagne quand il peut, se charge des enfants lorsque Madame doit se rendre à telle ou telle autre rencontre littéraire. Parfois, c’est toute la famille qui se déplace pour me soutenir, même si cela implique parfois des désagréments, comme de devoir rentrer tard le soir, vu que j’habite loin du centre littéraire et culturel que constitue la région parisienne.

Dans la suite de cet entretien, je vous appellerai par votre nom d’auteure : Liss Kihindou. Vous êtes auteure, de roman, de nouvelle, de poésie…A votre avis, est-ce un honneur pour un écrivain de se sentir poète, nouvelliste, romancier, à la fois ?

Je ne dirais pas que c’est un honneur, je dirais plutôt que c’est une découverte. Ecrire, c’est aussi apprendre à se connaître en tant qu’auteur, apprendre à connaître ses possibilités, ses limites, explorer de nouvelles voies avec plus ou moins de bonheur.  Mais aussi, ce n’est pas forcément moi qui choisis le genre dans lequel je vais traiter tel ou tel autre sujet, tout dépend de l’inspiration, qui vient parfois sous forme de poème, parfois sous forme de nouvelle, etc. Comme je l’ai dit, en tant qu’auteur, on apprend à être à l’écoute de son inspiration.  

Vous avez publié en 2013, le roman Chêne de Bambou . Quand avez-vous commencé à écrire ce livre ?

Oh, il y a bien longtemps ! Pour vous donner une idée, les premières pages de Chêne de Bambou ont été écrites bien avant Détonations et Folie, mon deuxième recueil de nouvelles, puis j’ai abandonné le manuscrit pour me consacrer aux Détonations, auxquelles je trouvais urgent de donner forme, car c’était mon témoignage sur les guerres civiles que nous avons connues au Congo-Brazzaville. Et ce recueil a été publié en 2007, donc vous voyez le nombre d’années qui nous séparent de 2013. Par la suite j’ai repris le manuscrit, je l’ai retravaillé, effectué des changements dans l’organisation du texte, je l’ai fait lire à des amis qui m’ont fait des remarques, bref, c’est un texte sur lequel je suis revenu plusieurs fois. 

Chene de bambou liss kihindou plumencreChêne de Bambou Titre original non ? Comme sa première de couverture ? Un ou deux mots dessus ?

J’ai voulu faire un jeu de mots à travers ce titre, pour évoquer deux réalités différentes mais qui s’associent, montrer par là qu’on est dans l’entre-deux dans ce roman comme dans le monde d’aujourd’hui, on est au carrefour des civilisations, auxquelles on ne peut se fermer, sans pour autant couper le lien avec nos racines.

Quant à l’illustration de couverture, c’était une proposition de l’éditeur, qui m’a beaucoup séduite. Elle est très expressive et chaque lecteur l’interprète à sa manière. Outre le fait que ce soit un masque féminin et que les personnages principaux du roman sont des femmes, il y a par exemple une lectrice qui m’a confié que pour elle cette image traduisait aussi les difficultés de la vie, car le visage porte des marques qui peuvent évoquer la souffrance, on voit par exemple comme une larme qui coule de l’un des yeux, ce qui ne m’avait pas moi-même frappé au départ. 

Liss,  L’œuvre Chêne de Bambou  raconte les « aventures » d’une jeune étudiante en lettres qui quitte son continent natal pour débarquer en France. Au juste, l’histoire est-elle autobiographique ?

L’histoire n’est pas autobiographique, je n’ai pas d’enfant métis par exemple ni n’ai dû contracter un mariage blanc pour régulariser ma situation en France. Cependant, certaines scènes dans le roman sont directement inspirées de mon expérience propre, comme l’exercice de petits boulots pour m’en sortir, l’énergie et la force morale que représente, pour une femme, le fait d’être sur plusieurs fronts en même temps. Par exemple, quand mon premier enfant est né, en 2001, je devais en même temps boucler mon mémoire de DEA. Je profitais du temps où le bébé dormait pour écrire les pages de mon mémoire, et quand il me réclamait, il était la priorité. J’avançais mon travail d’écriture en fonction des occasions qui se présentaient ou que je pouvais créer, occasions de me retirer dans le silence de la méditation.  Aujourd’hui encore, avec quatre enfants, c’est ce que je fais.    

La jeune étudiante en question est Miya. Un nom d’origine japonaise. Pourtant notre personnage est africain. Est-ce un hasard ? Ou le choix a été volontaire ?

C’est une information que vous m’apprenez, moi je trouvais que ça faisait africain, car ce nom peut évoquer aussi le chiffre 4 en kikongo, bref pour moi ça faisait féminin et africain, le Japon n’était pas du tout dans ma tête à ce moment-là, donc c’est plutôt un hasard.

Vous ne mentionnez pas sa nationalité dans votre livre. Est-ce une manière pour vous de montrer que le problème présenté ici, est général, pour les jeunes filles du Continent Africain ?

Tout à fait, le parcours de Miya n’est pas propre à un pays, de toute l’Afrique, on voit des gens, filles et garçons, venir étudier en Occident. Tous souhaitent réussir leurs études, tous s’éloignent de leur cocon familial et doivent se prendre en charge, affronter le changement de milieu de vie, de climat, de mentalités etc.      

Dans votre livre, Miya fait la connaissance de Corinne, une évangélique française. C’est celle-ci qui se propose de l’aider dès son arrivée à la « terre promise ». Chose faite. Du moins s’agissant de l’accueil et de l’hébergement.

La réalité sur le terrain est totalement différente à ce qu’elle pouvait imaginer, notre héroïne va chercher à entrer en contact avec Inès Mokanda (de votre prénom), une camarade restée au pays. Les difficultés de tous genres vont interpeller. Miya, et celle-ci va se sentir obligée de se marier avec un Blanc (Français), croyant trouver un bonheur garanti. Pourtant, les complications ne vont pas tarder à survenir...

Que d’épreuves difficiles pour Miya ! Est-ce une manière pour vous de condamner ce genre d’aventure ?

Ce que j’ai voulu dire, c’est qu’on s’expose à beaucoup de choses lorsqu’on arrive dans un lieu inconnu où on n’a aucun parent qui pourrait être comme un refuge. Et cela ne concerne pas seulement les étudiants, beaucoup de jeunes sont arrivés en Occident avec des promesses de réussite que leur ont fait miroiter des personnes dont le but, en réalité, était de les exploiter, je pense par exemple aux dangers de la prostitution à laquelle les jeunes filles ou femmes sont particulièrement exposées.

Outre ce risque d’exploitation, il y a les jeunes qui pensent que le simple fait d’arriver en Europe va transformer complètement leur vie en un rêve merveilleux, or les choses ne sont pas si simples, bien souvent, il faut retrousser ses manches et accepter n’importe quel boulot qui se présente, un boulot bien en dessous de vos qualifications, qui vous permet de gagner honnêtement votre vie, faire face aux nombreuses charges qu’implique la vie en Occident et pouvoir faire, quand vous le pouvez, un geste envers vos parents restés aux pays, car là-bas aussi on compte sur vous, puisque vous être en Europe…

Miya aurait peut-être dû écouter ses parents avant son départ. Montrez-vous ici, l’importance de la bénédiction parentale pour une expédition comme celle-ci ?

Miya part avec la bénédiction de sa famille, justement, et c’est peut-être pour ça qu’elle s’en sort sans trop de dommages, elle est soutenue par sa famille qui, à son niveau, fait tout pour que tout se passe au mieux pour elle, mais c’est une famille modeste, elle ne peut donner que ce qu’elle a.

En plus de tout ce qu’on a soulevé comme questions, avez-vous souhaité passer en particulier un message dans ce livre ?

Un message en particulier, non, j’aborde différentes questions, Miya dialogue avec Inès dans ce roman, comme moi, l’auteure, j’ai voulu dialoguer avec le lecteur. Le principal est de soulever le débat, je ne délivre pas de message, j’interpelle le lecteur, je lui demande ce qu’il pense de tel ou tel autre sujet.

En quelques mots Liss, avez-vous l’impression que votre message se fait entendre aujourd’hui, qu’il est consommé par le public ?

Comme je l’ai dit, tout ce que j’espère, c’est que le lecteur apprécie de dialoguer avec moi, et il est peut-être trop tôt pour déterminer si un vrai dialogue s’est noué avec le public, mais c’est quelque chose qui peut se faire dans longtemps, même après ma mort !

Parlez-nous un tout petit peu de votre dernier livre, le recueil de poèmes, La morsure du soleil publié Chez Harmattan-Congo.

C’est un recueil qui rassemble tous mes textes poétiques, ceux écrits à différentes occasions, ceux qui attendaient leur heure dans le cahier d’écolier auquel j’avais alors donné le titre « Il tombe des mots » et d’autres, publiés ici ou là, dans la revue  pour jeunes intitulée  Ngouvou ou sur Internet. 

En tant qu’auteure, quels conseils pouvez-vous donner aux jeunes écrivains qui aspirent à devenir comme vous ?

Non, justement, je ne leur recommande pas de devenir « comme moi », je les invite à être « comme eux-mêmes », à apprendre à se connaître au contact d’autres auteurs. L’écriture ne va pas pour moi sans la lecture. Plus on lit, plus on est capable de mesurer soi-même la qualité de ce que l’on écrit. Montrez-moi ce que vous écrivez, je vous dirai si vous lisez ! 

Un dernier mot à nos visiteurs et à vos Fans ?

Merci à vous, tout d’abord, d’avoir voulu donner de l’écho à mon œuvre, merci aux visiteurs de votre espace de s’intéresser à ce que je fais. Je dis toujours que ce sont les lecteurs qui font le bonheur ou le malheur d’un livre ou d’un auteur, et je suis toujours émue, quand je reçois des témoignages de sympathie ou d’admiration. Et même quand certains lecteurs me font des remarques moins enthousiastes, je les en remercie car ils ont pris le temps de me lire, et Dieu sait combien le temps précieux ! Je respecte tous ceux qui prennent le temps de me lire. Alors si je peux émettre un souhait, c’est de leur demander de lire aussi mes chroniques et de les partager, pour faire davantage connaître notre littérature. Je lis de tout, bien sûr, je prends mon plaisir partout où il se présente, mais j’ai aussi particulièrement à cœur de faire connaître les lettres africaines. L’homme africain a moins tendance à valoriser sa propre culture, tandis qu’il divinise tout ce qui vient d’ailleurs.   

Merci.

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Commentaires

  • Lukenya
    • 1. Lukenya Le vendredi, 22 Avril 2016
    Avec Liss Kihindou et les autres écrivains du congo, notre littérature a de quoi être fière
    J'aime bien cette auteure. J'ai lu l'expression du métissage pour mon mémoire l'an dernier.
    Cette une grosse richesse.

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